La traversée de l'Atlantique Nord en kite,
en solitaire et sans assistance
de New York aux côtes Bretonnes
 
Cette première mondiale est un mélange de cerf-volant de traction et de glisse
 
Anne Quéméré a réussi dimanche matin (13 août) la première traversée de l'Atlantique Nord en "Oceankite", un flotteur de 5,50 m de long sur 2,15 m de large, tracté par une aile à la façon d'un cerf-volant pilotable, un engin sorti de l'imagination de l'architecte naval Marc Ginesti.

En raison d'une absence de vent très pénalisante durant la quasi-totalité du parcours, elle a mis un peu plus de temps que prévu (55 jours) ce qui a aussi nécessité une assistance en mer, à quelque 435 milles de la ligne d'arrivée pour un ravitaillement en nourriture.
Anne, qui aurait dû franchir la ligne Ouessant-Cap Lizard, a du
stopper sa traversée à 06H45 à l'entrée du rail d'Ouessant, en raison des mauvaises conditions météo et du trafic important sur la zone. L’Oceankite a "rempli ses promesses dès que j'avais du vent", a estimé la navigatrice. "Ca a été alors un vrai plaisir car l'engin est parti au surf plusieurs fois entre 12 et 15 noeuds, mais les ailes ont leur limite car elles ne peuvent décoller qu'avec 8 noeuds de vent", a-t-elle poursuivi, expliquant qu'il y avait "du travail à expérimenter là-dessus pour avoir une aile davantage adaptée à ce genre de navigation".
 

Le Matériel

L’Oceankite (littéralement cerf-volant océanique) est un concept nouveau composé de deux éléments :

- Le flotteur de 5,50 m de long sur 2,20 m de large, une des plus petites unités nautiques construite pour une transatlantique en autonomie totale. Il pèse 200 kg à vide et 300 Kg en charge. L’espace de vie de 1m30 est réduit au minimum.
Par mesure de sécurité, l’Oceankite est surmonté d’un arceau creux dont le volume de flottabilité permet à la coque insubmersible de se redresser en cas de chavirage. Il protège également la navigatrice des mouvements brusques des lignes, qui, fines et coupantes pourraient provoquer de graves blessures, si l’aile venait à être projetée brutalement sur l’arrière.

- L’aile, identique à celle utilisée dans la pratique du kitesurf est reliée au flotteur par 4 lignes en dynema (matériau très fin mais très résistant) et pilotée à l’aide d’une barre.

Anne Quéméré avait embarqué 6 ailes Naish sélectionnées pour leur performance et leur adaptabilité aux différents types de météo. Naish est une marque américaine qui appartient au multiple champion du monde de funboard, Robby Naish. Ces ailes sont réputées pour leurs qualités et leurs performances.

   
Du prototype construit au cours de l’été 2005 jusqu’à la version définitive

Les différents composants de l’Oceankite ont été progressivement et minutieusement choisis, testés et améliorés : matériaux, ailes, barre de pilotage, cockpit…
En attendant la mise à l'eau du premier prototype (août 2005), les ailes sont testées sur un buggy puis sur le proto : ailes à boudins ou ailes à caissons, les unes comme les autres ont leurs avantages… et leurs inconvénients. En tout cas, le décollage du kite depuis le flotteur est toujours aussi sportif par petit temps, mais une fois en l’air… Quelques bonnes sensations dans la houle ! C’est vraiment une toute autre dimension de navigation !
 

Fin 2005, Sylvain Hoceini (un rider pro) essaye avec Anne, les ailes plates version 2006. Enthousiasme modéré, et petite déception, car si une fois en vol la stabilité de ces ailes ne fait aucun doute, le décollage par petit temps par contre, s’est avéré une vraie galère.
Durant le printemps 2006,  le Connétable fait ses premiers pas dans la Baie de Douarnenez et des tests de chavirage sont effectués dans le Port Rhu. Globalement peu de vent pour tester les ailes. Un petit vent d’ouest d’à peine 8 nœuds dans la Baie de Douarnenez, beaucoup trop faible pour faire décoller l’aile de 12 m² et tout juste suffisant pour la 16m².
La Naish de 25m², un peu encombrante dans le cockpit, s’est avérée facile à décoller, plutôt géniale une fois en l’air, stable et surtout très efficace même lorsque le vent est descendu à 6 nœuds. Adjugée ! Elle semble être la solution idéale par petit temps, il faut juste trouver maintenant l’espace dans le flotteur pour la caser pendant la traversée.

Il a parfois fallu compresser pour rentrer les 18 kg de nourriture, les 5 kg de la trousse à pharmacie et de la trousse à outils, les 8 ailes Naish de 8m² à 25 m², les vêtements, les instruments de navigation et tout le nécessaire indispensable à la traversée. Le flotteur en charge ne doit pas peser plus de 250 Kg. Mais tout y est et le Connétable est prêt pour sa traversée à bord d’un cargo en route pour New York.
   
La traversée

Le départ prévu pour le 11 juin 2006. Mais Alberto, premier cyclone de la saison en a décidé autrement. La Floride est en état d'alerte et comme il est impossible de connaître exactement le parcours de ce cyclone…

C’est finalement dimanche 18 juin, à 15h17 (heure locale) et à 21h17 (heure française) qu’Anne Quéméré franchi la ligne de départ officielle d’Ambrose Light (New York) en présence de nombreux supporters. Puis elle est remorquée vers la ligne officielle de départ afin de se dégager des cargos et autres bateaux de pêche qui sillonnent la baie. Avec des vents de sud-ouest de 10-15 nœuds, elle a pu faire décoller son aile avant de passer la ligne officielle d’Ambrose Light quelques milles plus loin.

Les premiers jours… c'est le calme absolu. "Mais où est-elle donc cette sacro-sainte risée légère qui me redonnera du baume au cœur ? Celle-là même qui m’a décidé à utiliser les grands moyens et sortir ma botte secrète : l’aile Naish de 25 m².

Cette aile, j’avais longuement hésité à l’embarquer aux vues de l’encombrement qu’elle représentait dans mon espace déjà extrêmement réduit. Je pensais n’avoir à l’utiliser qu’une ou deux fois et cela ne me paraissait pas franchement rentable. Mais pour le coup s’il n’avait fallu en garder qu’une hier, elle aurait remportée les votes haut la main
" (26 juin). L'aile Naish de 25m² devient une précieuse alliée

   
Le 6 juillet, une des lignes arrières a rendu l’âme alors que l’aile était en plein vol. Elle a cassée net, sans prévenir, avant d’aller s’enrouler autour des autres lignes, tandis que le kite partait en vrille, incontrôlable, et s’écrasait finalement à la surface de l’eau. Inutile de vous décrire le fatras à l’arrivée !
Juillet, c’est aussi la canicule sur la grande bleue et pas le moindre petit souffle.

Début août, Anne a pris du retard et son équipe est parti à sa rencontre pour la ravitailler en nourriture.

9 août, vent de nord-est et mer agitée… Anne n’a pu naviguer qu’avec la 8m² de Naish (la plus petite aile à bord) et c’était d’ailleurs la première fois depuis le départ qu’elle la sortait du coffre avant.

13 août, un Falcone de la Marine Nationale, a survolé l’Oceankite, pour lui souhaiter la bienvenue sur les côtes françaises ! Anne Quéméré vient de rallier l’île de Ouessant à bord de son Oceankite Connétable aujourd’hui, après 55 jours et quelques heures d’une traversée éprouvante et 3 450 milles nautiques parcourus (distance cumulée) .

A l'aube, les conditions météo étant extrêmement difficiles (vent de nord ouest avec rafales de 30 noeuds), les coefficients de marée de 106 levant une mer dangereuse et les courants puissants autour de l'île de Ouessant ajoutant aux risques, l'équipe venue à la rencontre d'Anne a pris la décision de remorquer son embarcation pour traverser les abords du rail encombré de cargos et ce, essentiellement pour des raisons de sécurité.

   
Epilogue

Naviguer à l’aide d’un cerf-volant n’est pas une nouveauté.
En 1903, Samuel Cody réalise la traversée de la Manche sur une embarcation tractée par un cerf-volant

Côté transatlantique, en 1995, Nicole Van de Kerchove traverse l’Atlantique Sud à bord d’une coque de voilier tractée par un cerf-volant mono ligne, fonctionnant uniquement dans l’axe du vent. Un système qui permet de naviguer dans les alizés, mais en vent arrière uniquement.

Actuellement, des solutions écologiques sont à l’étude pour la navigation aérotractée à bord de cargos et gros navires

Mais, l’Oceankite préfigure une nouvelle forme de navigation océanique bien différente des voiliers traditionnels et du « kitesurf » pratiqué sur nos plages. Retrouvez tous les détails de la traversée d'Anne Quéméré sur son site : anne-quemere
 
Crédit photo : Ronan Quéméré - Pascale Etrillard